Des années de recherches n’ont pas suffi à faire disparaître le paradoxe du dilemme du prisonnier. Ce scénario, où deux acteurs rationnels sabotent malgré eux l’intérêt commun, n’est pas qu’une curiosité mathématique : il irrigue la vie des affaires et les négociations les plus serrées. Des groupes rivaux se livrent parfois à une bataille d’ego ou de méfiance, sacrifiant la croissance possible sur l’autel de la concurrence. Les modèles issus de la théorie des jeux traversent alors les murs des universités pour s’inviter dans la réalité : négociations commerciales, stratégies de prix, partage de ressources limitées… autant de terrains minés où la moindre décision change la donne.
Dans certains contextes, la meilleure option individuelle n’est rien sans l’accord ou la réaction des autres participants. La théorie des jeux propose des outils concrets pour prévoir les coups adverses, anticiper les réactions et prendre des décisions quand tout paraît incertain.
La théorie des jeux : un outil pour comprendre les choix stratégiques
La théorie des jeux trouve ses racines dans le travail d’Émile Borel, mathématicien français qui pose les premières bases de la discipline. Mais l’impulsion décisive vient du duo John von Neumann et Oskar Morgenstern, qui proposent dès 1944 un cadre rigoureux pour analyser le comportement stratégique. Loin de rester cantonnée à l’univers académique, cette démarche cristallise un nouveau regard sur les manœuvres d’intérêt, que ce soit entre entreprises, individus ou États.
Le siècle dernier voit émerger un nom clé : John Nash. Son fameux équilibre de Nash bouleverse la façon d’appréhender les interactions où rien n’est figé. Ce principe, plusieurs fois salué par la communauté scientifique, fixe un cap : chaque partie adopte une position que rien ne l’incite à changer, tant que les autres se maintiennent sur leurs choix. Cette mécanique éclaire la dynamique des négociations, dans la sphère économique comme politique ou sociale.
Mais l’intérêt de la théorie des jeux dépasse les mathématiques. Elle remet en cause des dogmes comme celui d’Adam Smith et sa main invisible : la poursuite de l’intérêt personnel n’aboutit pas toujours au bien commun. Il arrive, au contraire, que la somme des égoïsmes produise des impasses collectives. Des champs comme la biologie, la science politique ou encore la cybernétique s’en emparent alors pour disséquer les interactions complexes, humaines ou organisationnelles.
Pourquoi la théorie des jeux fascine autant les entreprises ?
Le marché n’a rien d’un champ ouvert à l’improvisation. Chaque entreprise y progresse avec prudence, attentive aux réactions de ses concurrents, prête à revoir ses plans à la moindre modification du contexte sectoriel. La théorie des jeux renouvelle cette vision : elle pousse à penser la stratégie en réseaux, selon les effets de chaque mouvement sur l’ensemble du jeu et la réponse des autres acteurs.
À l’épreuve de la concurrence, les entreprises agissent souvent dans des environnements d’oligopole ou de duopole. Les confrontations entre Airbus et Boeing, ou entre PSG et OM, en sont une illustration. Parfois, s’engage une guerre des prix où chacun tente de prendre l’avantage, même au risque de fragiliser sa propre position. D’autres fois, des alliances de circonstance émergent, bousculant la donne. La théorie des jeux décortique ces choix, révéle les mécanismes d’entente ou de rivalité qui modèlent l’évolution du marché.
La discipline s’est aussi illustrée lors de crises récentes. L’exemple du krach boursier de 2008 est saisissant : des prises de décision rationnelles au niveau individuel ont, accumulées, provoqué un immense déséquilibre collectif. En matière de politique monétaire, dans les rapports étroits entre la France et l’Allemagne, ou encore dans les politiques de relance imaginées par Mauroy, la grille d’analyse issue de la théorie des jeux oriente la réflexion stratégique. Chefs d’entreprise et responsables publics s’y forment pour mieux lire l’enchaînement des mouvements collectifs.
Quelques bénéfices concrets que la théorie des jeux met à disposition des acteurs économiques s’imposent :
- Optimisation des profits grâce à une meilleure anticipation des réactions de la concurrence
- Maîtrise des alliances et pilotage des rivalités sur des marchés structurés autour de quelques leaders
- Détection des crises potentielles via des modèles qui éclairent les comportements de groupe
Cette approche n’a rien d’élitiste ni d’hermétique. Elle s’impose dans le quotidien des décideurs comme une langue commune pour revoir la notion même de stratégie et réinventer la négociation ou le pilotage de l’incertitude.
Principaux concepts à connaître pour naviguer dans les interactions commerciales
Pour saisir la théorie des jeux dans sa substance, quelques éléments clés s’imposent, popularisés par des figures comme John Nash et Oskar Morgenstern. Au premier rang, l’équilibre de Nash : ce seuil marque le point où chaque joueur adopte la stratégie optimale en tenant compte de ce que font les autres, sans aucun intérêt à changer seul sa position. Ce schéma se retrouve aussi bien lors de négociations tarifaires que dans tous les contextes de concurrence organisée.
Vient ensuite le dilemme du prisonnier. L’histoire, souvent citée, de Bonnie et Clyde illustre cet enchevêtrement d’hésitation et de coopération forcée, quand l’intérêt personnel entre en collision avec le bénéfice collectif. Ce mécanisme transparait dans la guerre des prix, mais aussi lors de marchandages tendus où la défiance s’invite à la table.
Autre concept structurant : l’équilibre de Cournot, qui analyse l’affrontement mesuré entre des producteurs fixant leur production sans connaître celles de leurs rivaux. À cela s’ajoute la question de la coordination. Dans le fameux jeu de coordination, par exemple, « la bataille des sexes »,, seul un accord tacite ou explicite entre les parties évite que tous ne sortent perdants. Enfin, la distinction entre jeux à somme nulle (où le gain des uns équivaut exactement à la perte des autres) et jeux coopératifs (où la collaboration permet d’élargir la part du gâteau) structure la typologie des rapports de force.
Ainsi, pour éclairer la lecture des situations commerciales, ces notions font figure de socle :
- Équilibre de Nash : repère de stabilité dans la prise de décision
- Dilemme du prisonnier : ambivalence entre intérêt individuel et résultat commun
- Équilibre de Cournot : rivalité anticipée sur la production ou l’offre
- Jeu de coordination : nécessité pour tous de converger vers un point d’accord
- Jeux à somme nulle et coopératifs : différentes modalités du partage ou du bras de fer
S’approprier cette grille de lecture, c’est savoir lire entre les lignes du marché, anticiper le mouvement adverse et, mieux encore, transformer l’affrontement en opportunité de coopération.
Intégrer la théorie des jeux dans sa stratégie commerciale : et si c’était votre prochain avantage ?
Parmi les nombreux cadres d’analyse à disposition, la théorie des jeux s’érige désormais comme une référence, venant contester le règne de la matrice SWOT ou des cinq forces de Porter. Elle offre un cadre objectif pour décrypter chaque inflexion de la concurrence, anticiper la prochaine riposte sectorielle ou bâtir une stratégie offensive qui résiste aux coups de poker du voisin.
Sur un marché d’oligopole, chaque entreprise ajuste ses tarifs avec minutie, surveille ses adversaires et hésite parfois entre entente silencieuse et compétition acharnée. Ce choix ne tient ni du hasard ni du slogan : il relève d’une logique rigoureuse où chaque mouvement vise à influencer les décisions de l’autre, en tenant compte de ses propres incertitudes. Des duopoles célèbres comme Airbus/Boeing ou PSG/OM offrent régulièrement matière à observation : la moindre action d’un acteur entraîne systématiquement une réaction de l’autre.
Décrypter l’équilibre d’un marché, qu’il repose sur Nash, Cournot ou une nécessité de coordination,, devient alors une arme stratégique de premier ordre. Mobiliser ces outils dans le suivi concurrentiel, la négociation, la fixation des prix ou la gestion des alliances éclaire les décisions et limite le risque d’erreur ou de paralysie. En faisant sienne cette vision, la stratégie commerciale se transforme en un art calculé de l’anticipation, où chaque information, chaque hésitation, chaque alliance pèse sur la suite de l’histoire concurrentielle.
Les mots de Christine Lagarde résonnent à nouveau : « la coopération internationale est clé ». Cette assertion trouve sa traduction concrète à travers la théorie des jeux : bien souvent, sortir des impasses stratégiques requiert d’envisager l’alliance plutôt que le bras de fer. Savoir lire le jeu, deviner le prochain choix, oser la coopération, voilà qui dessine une trajectoire nouvelle pour tous ceux qui veulent garder la main sur leur destin commercial. La partie ne fait que s’ouvrir, qui osera façonner les règles du prochain grand jeu ?


